Vitrail et vieilles pierres


RENCONTRE AVEC BERNARD TIRTIAUX

 

Au mois de mai 2001, malgré un emploi du temps très chargé, l'écrivain belge, Bernard Tirtiaux a rencontré les élèves du Collège d'Alzon qui ont lu son livre "Le passeur de lumière" . Avec une extrême attention, il a répondu à leurs nombreuses questions. Cette rencontre s'est tenue dans le cadre des projets européens Comenius . Par ces projets, la Commission européenne soutient les écoles d'Europe qui mènent ensemble des recherches sur des thèmes communs. Le thème  "Vitrail et vieilles pierres" a réuni cette année quatre pays de la communauté européenne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et la Belgique. Les élèves français du Collège Jules Lagneau de Metz ont fait le déplacement jusqu'au Collège d'Alzon pour rencontrer notre auteur belge , lui poser quelques questions et lui demander de signer les nombreux travaux réalisés sur le vitrail et sur le Moyen Age. Séance de signatures à laquelle l'auteur s'est prêté avec une grande gentillesse. "Rencontrer des jeunes , nous a-t-il confié, est toujours un privilège. Jamais je n'aurais cru en rencontrer autant. Depuis Le Passeur de Lumière, j'ai été invité dans différentes écoles et ces rencontres sont toujours pour moi un moment de partage très riche". Voici quelques extraits de cette rencontre privilégiée.

 


La poésie de la lumière


Quel est le sens de votre travail ?


Je suis très sensible à la poésie de la lumière et surtout à la question qu'elle nous pose sans cesse : "Quel est le mystère qui se cache derrière cette lumière ?" Les vitraux et la lumière qui les traverse sont un réel prodige et cela exerce sur moi une profonde fascination. Est-ce que les gens d'aujourd'hui savent encore regarder cette lumière , se laissent-ils encore prendre par sa poésie ? Admire-t-on encore les vitraux de nos anciennes cathédrales ? Prenons -nous encore le temps de la contemplation ou sommes nous devenus des machines à compter les sous ?

La couleur de la musique

Que faites-vous aujourd'hui ?


Aujourd'hui, ma recherche va toujours dans ce sens : traduire la lumière. Je termine un gros travail de verrerie qui va donner des couleurs à la musique. Avec le Val St Lambert, j'ai créé un instrument de musique tout en verre. Quand la musique s'élève, on voit apparaître les couleurs des notes. Imaginez un sol rouge, un fa vert, un do jaune ou d'autres couleurs qui naissent au bout des notes comme des traits de lumière... La harpe est en verre . Il y a un dôme en verre sur lequel on projette des couleurs, il y a une superbe acoustique et une boule de cristal comme un immense kaléidoscope, pour se voir, se démultiplier. C'est magique et céleste ..

Le hasard et la nécessité

Depuis quand écrivez-vous ?


Écrire n'est pas une vocation. Mon premier métier est d'être un artisan du vitrail, un maître - verrier. Je suis venu à la littérature petit à petit. Quelques écrits sans prétention à l'âge de 18 ans, la tentation du théâtre pendant la vie estudiantine, la première chanson et puis la nécessité tout à coup de trouver des ressources financières pour la construction du théâtre de Martinrou qui avait englouti toute ma fortune et même celle que je n'avais pas. L'écriture d'un livre qui raconterait l'histoire d'un homme et de sa passion pour l'art du vitrail s'est imposée tout doucement comme une évidence, comme un flambeau à transmettre et comme un risque à prendre : écrire était un saut dans le vide comme à chaque fois que j'ai tenté d'exprimer d'une autre manière l'espoir et la désespérance de la vie.

Tous des menteurs ...


Qu'est-ce qui est vrai dans le livre ?


Le romancier est un noble menteur. La part de l'imaginaire est très importante. Il y a des personnages de roman qui sont plus vrais que des êtres réels, et souvent nous nous faisons des idées à propos de ceux que nous cotoyons, nous les "imaginons"...

Homme de tendresse et de vérité

Dans le Passeur de Lumière, de quels personnages vous sentez-vous proche ?


Composer des personnages, s'est y mettre un peu de soi, un peu de ses rêves , de ses détresses et de ses tendresses : se retrouver partout sans y être nulle part. Dans le Passeur de Lumière, il y a la sérénité de Rosal, homme de long projet . Je me sens proche de lui parce que c'est un homme de la pierre , un homme un peu maladroit. Il y a la révolte de Nivard, homme cassé par la vie, intense et brûlant de passion. Il y a de beaux portraits de femmes : celle qui est fluide comme l'eau, l'autre, ardente comme le feu, et celle-là, légère comme l'air et enfin, celle qui est solide comme la terre . Elles représentent les quatre éléments.
Il faut aussi écrire pour dire vrai, mettre en scène de vrais amis et de vrais ennemis, des gens qui ne se jouent pas la comédie de l'amitié mais qui défendent leurs idées avec énergie et authenticité. On peut penser autrement mais il ne faut pas se cacher sous de faux-semblant

Des passagers clandestins

Certains passages de votre livre sont-ils tirés de votre propre vie ?


De la vie qui meurt à l'éternité du roman, il n'y a parfois qu'un pas. Des personnages réels qui ont traversé ma vie se retrouvent soudain transmués en personnages de roman par l'un ou l'autre des aspects de leur caractère ou de leur comportement : ce sera le forgeron suisse qui avait la sérénité de la connaissance du métier, la puissance du geste et la précision de l'outil ou encore cet homme qui travaillait avec moi à la structure architecturale des verrières - il avait de si grandes mains que je l'appelais "la patoche" - et qui peu de temps avant de mourir avait apporté très simplement des galettes a mes enfants ou encore cet autre qui venait du Quebec et qui donna son nom de Lorette à un personnage du roman. Ces hommes - et d'autres - se retrouvent dans le roman. Ce sont les passagers clandestins, ceux qu'on attendait pas et qui s'impose soudain comme une évidence à l'imaginaire de l'écrivain qui est en moi. Ici et là, il y a aussi quelques réminiscences de ma propre vie, comme un épisode où j'avais 20 ans - mais l'art de l'écrivain transcende tout cela et franchit la fine ligne de démarcation où la vie bascule du côte de l'art

Et la violence, hélas...

Pourquoi tant de violence dans votre livre ?


La violence traverse le roman comme le sabre qui coupe le pied de Nivard ou la mort qui emporte les êtres aimés et attend le passeur de lumière au pied même de son vitrail le plus achevé. Cette violence nous afflige, parfois même elle nous détruit mais il faut apprendre à la regarder en face car elle est au coeur de notre monde et peut survenir à tout instant briser nos vies, comme la guerre, l'accident ou la maladie. Pour la contraindre et la museler, l'homme n'a que la révolte ou l'amour, mais cela est l'oeuvre de toute une vie

Du XIe au XIXe siècle

Pourquoi l'action du Passeur de lumière se passe-t-elle au Moyen âge ?


L'histoire du passeur de Lumière ne pouvait se décrire qu'au Moyen âge, car c'est alors que l'art du vitrail atteint son apogée dans l'architecture renouvelée du gothique naissant. Mais une autre histoire serait possible : celle qui dirait la mort du vitrail au XIXe siècle , époque où les hommes se dépossèdent de cet art d'autrefois et n'hésitent pas à vendre des verrières aux États Unis friands d'art européen et désireux d'importer sur le nouveau continent des traces de leurs racines.

Théâtre ou cinéma ?

Avez-vous pensé transposer votre roman en version théâtrale ?


Le Passeur de Lumière a fait l'objet d'une mise en scène théâtrale à Chartres par un passionné du théâtre de rue mais le cinéma ne s'est pas encore emparé de cette fabuleuse histoire . Ce n'est pas faute d'avoir essayé mais la transposition cinématographique est difficile. Écrire un synopsis à partir du roman est un défi : raconter avec des images demande un énorme travail d'adaptation car le cinéma impose ses images tandis que le roman laisse à chacun le soin d'imaginer le personnage . De plus l'adaptation cinématographique coûterait sans doute fort cher.

Écrire est aussi un travail ...

De quelle manière écrivez-vous ?


Mon écriture se déroule en trois temps :
Je pense oralement sans prendre de note, la ligne principale du roman Ensuite j'écris le tout à la plume et à l'encre, cela me prend environ 40 jours mais à ce moment là, ce n'est encore qu'un brouillon. Un mois se passe et je réécris alors la totalité du récit au propre avant de remettre le livre terminé à l'éditeur (cela prend de 6 à 7 mois).

... qui ne nourrit pas son homme !

Pouvez-vous vivre de vos romans ?

Vivre de l'édition de mes romans est une aventure nouvelle à chaque fois. Il y a de bonnes et de mauvaises années. Heureusement, j'ai plusieurs cordes à mon arc . Non seulement je suis écrivain, mais je suis aussi chanteur, comédien, metteur en scène - je dirige mon propre théâtre - et surtout , je suis maître verrier, ma première passion. Ces facettes de ma personnalités se complètent et s'enrichissent mutuellement, rarement elles entrent en conflit.

Encore et toujours des projets

Quels sont vos projets ?

Un prochain livre qui racontera ..., mais chut, bientôt , vous le lirez ! 

Aujourd'hui, nous savons puisqu'il s'agit du roman intitulé Aubertin d'Avalon

Merci Bernard Tirtiaux de nous avoir livré quelques secrets de votre art et de nous avoir permis de mieux comprendre toute la richesse et la générosité de votre personnalité créatrice. La lumière que vous vous efforcez de saisir à travers la transparence de vos vitraux passe aussi à travers vous et se dépose au fond de nous par la profonde vibration de votre voix grave et tranquille, une voix qui sait , qui rassure et qui semble connaître et transmettre un peu du mystère des dieux.



Cette interview a été réalisée au Collège d'Alzon, le 19 mai 2001, par les élèves de 4e du Collège d'Alzon
et des élèves du Collège Jules Lagneau de Metz, en France, dans le cadre du projet Coménius "Vitrail et vieilles pierres".

 

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Projet européen ‘Comenius’
Dernière modification : 08/12/07
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